Concepts de raisonnement clinique et de jugement clinique

Concepts de raisonnement clinique et de jugement clinique

Sources

De novice à expert, Patricia Benner

Diagnostics infirmiers : définitions et classification 2024-2026

Le raisonnement clinique des infirmières, analyse de concept, Sarah Côté

Le raisonnement clinique infirmier, Loïc Martin

Thinking like a nurse, 2006, CA Tanner

Julie VIOLET

Mis à jour le 08/08/2026

À retenir
Les points essentiels du cours
Le raisonnement clinique est un processus intellectuel. - Le jugement clinique est l'aboutissement du raisonnement clinique. - Une donnée ne s'interprète jamais isolément. - Le jugement clinique oriente l'action. - Le diagnostic infirmier découle du jugement clinique. - L'expérience influence le raisonnement clinique.

I. Raisonnement clinique

Définition

Le raisonnement clinique est un processus intellectuel permettant au professionnel de santé de recueillir, sélectionner, analyser et interpréter les données d’une situation clinique afin de la comprendre et de prendre des décisions adaptées.

Il permet de donner du sens aux informations recueillies en les mettant en relation entre elles et avec les connaissances du professionnel.

Il mobilise notamment :

  • les connaissances théoriques et scientifiques ;
  • les données recueillies auprès de la personne et de son entourage ;
  • les observations cliniques ;
  • les données du dossier de soins ;
  • l’expérience professionnelle ;
  • le contexte de soins ;
  • les données probantes ;
  • les attentes, préférences et ressources de la personne.

 

Le raisonnement clinique ne consiste donc pas à appliquer automatiquement une conduite à tenir à partir d’un signe isolé.

 

Exemple

Un patient présente une fréquence cardiaque à 115 battements/minute.

Cette valeur constitue une donnée clinique mais ne permet pas, à elle seule, de comprendre la situation. L’infirmier recherche d’autres informations : cette tachycardie est-elle nouvelle ? Existe-t-il une douleur, une fièvre, une hypotension, une dyspnée, des signes de déshydratation ou de saignement ? Quels traitements ont été administrés ?

La donnée prend son sens lorsqu’elle est mise en relation avec les autres éléments de la situation clinique.

 

 

II. Caractéristiques du raisonnement clinique

Le raisonnement clinique est dynamique : il évolue au fur et à mesure que de nouvelles informations deviennent disponibles.

Il est continu : il intervient tout au long de la prise en soins et ne s’arrête pas après l’identification initiale d’un problème.

Il est contextualisé : une même donnée peut avoir une signification différente selon la personne, son état habituel, ses antécédents et la situation clinique.

Il est également évolutif : l’apparition d’une nouvelle donnée peut confirmer, modifier ou remettre en question l’interprétation initiale.

 

Exemple

Une pression artérielle à 95/60 mmHg n’a pas la même signification chez une personne jeune, asymptomatique, dont la pression artérielle habituelle est basse, et chez une personne habituellement hypertendue présentant simultanément une tachycardie, des marbrures et une altération de l’état général.

Une donnée clinique doit donc toujours être interprétée dans son contexte.

Le raisonnement clinique nécessite également de savoir hiérarchiser les informations. Toutes les données recueillies n’ont pas la même importance : certaines sont déterminantes pour comprendre la situation ou repérer une urgence, tandis que d’autres sont secondaires à un moment donné.

 

 

III. Construction du raisonnement clinique

Le raisonnement clinique débute par un recueil de données permettant de disposer des informations nécessaires à la compréhension de la situation.

Le professionnel sélectionne ensuite les données pertinentes et les met en relation avec ses connaissances, l’état antérieur de la personne et le contexte clinique.

Cette analyse peut faire apparaître des informations manquantes. Le professionnel approfondit alors son recueil de données afin de mieux comprendre la situation.

À partir des éléments disponibles, il peut envisager différentes hypothèses. Celles-ci sont confrontées aux données recueillies et peuvent être confirmées, modifiées ou écartées.

L’analyse permet progressivement au professionnel d’interpréter la situation et de formuler un jugement clinique sur les problèmes, les besoins, les risques ou les priorités de la personne.

Le raisonnement clinique ne s’arrête pas après la mise en œuvre d’une intervention. L’évaluation de ses résultats fournit de nouvelles informations qui permettent de confirmer ou de modifier l’analyse initiale.

Le raisonnement clinique n’est donc pas une succession rigide d’étapes : il comporte de nombreux allers-retours entre le recueil des données, leur analyse, leur interprétation et leur réévaluation.

Les méthodes permettant de conduire ce raisonnement, telles que le questionnement, l’observation, l’induction, la déduction ou la pensée critique, sont développées séparément.

 

 

IV. Jugement clinique

Définition

Le jugement clinique correspond à l’interprétation ou à la conclusion formulée par le professionnel à propos d’une situation clinique à partir des données recueillies et analysées.

Il constitue ainsi l’aboutissement du raisonnement clinique à un moment donné.

Le jugement clinique permet notamment d’identifier :

  • les besoins de la personne ;
  • les réactions de la personne face à son état de santé ;
  • les problèmes présents ;
  • les risques potentiels ;
  • les priorités de soins ;
  • les situations nécessitant une surveillance particulière ;
  • les situations nécessitant une intervention, une collaboration ou une alerte.

 

Il permet ainsi d’orienter les décisions et les interventions infirmières.

 

Exemple

Un patient présente des apports hydriques très faibles, une sensation importante de soif, des muqueuses sèches et des urines peu abondantes et concentrées.

Ces éléments constituent plusieurs données cliniques.

L’infirmier les met en relation et les interprète afin de porter un jugement clinique sur l’état d’hydratation du patient et les risques associés.

Le jugement clinique n’est donc pas une simple description de ce qui est observé : il correspond à une interprétation professionnelle de la situation.

 

 

V. Raisonnement clinique et jugement clinique

 

Les notions de raisonnement clinique et de jugement clinique sont étroitement liées mais ne sont pas synonymes.

Raisonnement cliniqueJugement clinique
Processus intellectuelConclusion issue de ce processus
Permet d’analyser la situationPermet de porter une appréciation clinique sur la situation
Met en relation les différentes donnéesDonne une signification clinique aux données
Permet d’envisager et de confronter différentes hypothèsesPermet d’identifier les problèmes, besoins, risques et priorités
Évolue au fur et à mesure du recueil des informationsPeut être révisé lorsque la situation évolue
Oriente progressivement la prise de décisionOriente les décisions et interventions

Ainsi, le raisonnement clinique correspond à la manière dont le professionnel analyse la situation, tandis que le jugement clinique correspond à ce qu’il conclut de cette analyse.

Le jugement clinique n’est jamais définitif. Il correspond à l’interprétation la plus pertinente au regard des informations disponibles à un moment donné et doit pouvoir être réévalué lorsque la situation évolue.

 

 

VI. Du jugement clinique à la décision clinique

Le jugement clinique permet au professionnel de déterminer les actions adaptées à la situation.

Selon les problèmes ou risques identifiés, la décision clinique peut notamment conduire à :

  • mettre en œuvre une intervention relevant des compétences infirmières ;
  • renforcer ou adapter une surveillance ;
  • mettre en place des mesures préventives ;
  • transmettre une information pertinente ;
  • solliciter un autre professionnel ;
  • alerter face à une modification de l’état clinique ;
  • réévaluer une intervention déjà réalisée.

 

La décision clinique doit être adaptée à la situation, aux priorités identifiées, aux attentes de la personne et au champ de compétences du professionnel.

L’infirmier doit ensuite évaluer les résultats de ses interventions à l’aide de critères précis et mesurables.

Par exemple, après la mise en œuvre d’interventions visant à soulager une douleur, il ne suffit pas d’indiquer que le patient « va mieux ». La douleur peut être réévaluée à l’aide de l’outil utilisé initialement, tandis que ses conséquences sur la mobilisation, le sommeil ou le comportement peuvent également être recherchées.

Cette évaluation permet de déterminer si les objectifs sont atteints et si les interventions doivent être poursuivies, modifiées ou complétées.

 

 

VII. Jugement clinique, diagnostic infirmier et projet de soins

Le nouveau référentiel demande à l’étudiant de savoir formuler un énoncé de jugement clinique aboutissant au diagnostic infirmier.

Le diagnostic infirmier découle donc du raisonnement et du jugement cliniques. Il correspond à un jugement clinique concernant les réactions d’une personne, d’une famille ou d’un groupe à une situation de santé ou à un processus de vie, relevant du champ des soins infirmiers.

Il permet de déterminer des objectifs de soins et d’orienter les interventions infirmières.

 

Exemple

Un patient opéré la veille présente une douleur évaluée à 7/10 lors de la mobilisation. Son visage est crispé, il protège la zone opératoire et refuse de se lever en raison de sa douleur.

L’infirmier met en relation ces différentes informations. Il peut porter le jugement clinique que le patient présente une douleur aiguë postopératoire ayant notamment des conséquences sur sa mobilisation.

Ce jugement peut conduire à la formulation d’un diagnostic infirmier adapté, puis à la définition d’objectifs et d’interventions dont les résultats seront évalués.

Le diagnostic infirmier ne repose donc pas sur un signe isolé mais sur l’analyse d’un ensemble de données pertinentes.

 

Lien avec la démarche de soins

Le raisonnement clinique et la démarche de soins sont complémentaires mais ne désignent pas exactement la même chose.

Le raisonnement clinique correspond au processus intellectuel permettant de comprendre et d’interpréter la situation.

La démarche de soins constitue une méthode permettant d’organiser la prise en soins à partir de cette analyse. Elle comprend notamment l’évaluation de la situation, l’identification des problèmes et besoins, la détermination des objectifs, la planification et la réalisation des interventions ainsi que l’évaluation de leurs résultats.

Le raisonnement clinique est ainsi mobilisé tout au long de la démarche de soins.

 

VIII. Expérience et jugement clinique : modèle de Patricia Benner

L’expérience professionnelle influence la manière dont une situation clinique est perçue et analysée.

Patricia Benner a décrit le développement de l’expertise infirmière selon cinq niveaux :

  • Novice : dispose de peu ou pas d’expérience des situations rencontrées. S’appuie principalement sur les connaissances théoriques, les règles et les procédures.
  • Débutant avancé : commence à reconnaître certains éléments significatifs grâce aux situations déjà rencontrées mais reste dépendant de règles et de repères.
  • Compétent : parvient davantage à hiérarchiser les informations, organiser ses actions, déterminer les priorités et planifier la prise en soins.
  • Performant : appréhende davantage la situation dans sa globalité et reconnaît plus rapidement les éléments importants.
  • Expert : reconnaît rapidement certaines configurations cliniques complexes grâce à une expérience importante et mobilise une compréhension globale de la situation.

 

Chez le novice, le raisonnement est généralement davantage analytique : face à une situation nouvelle, il doit volontairement rechercher les informations et mobiliser ses connaissances pour les interpréter.

Avec l’expérience, le professionnel développe progressivement sa capacité à reconnaître certaines configurations cliniques. Il peut identifier plus rapidement les données significatives et anticiper certaines évolutions.

Cette reconnaissance rapide ne correspond cependant pas à une simple impression dépourvue de raisonnement. Elle repose notamment sur les connaissances et l’expérience accumulées au cours des situations précédemment rencontrées.

L’expérience ne dispense donc jamais le professionnel de remettre en question sa première interprétation lorsque les données ne correspondent pas à ce qu’il attend.

 

Pour résumer (carte mentale)

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